Faire vieillir, c’est économique et logique

Le sujet de la longévité des animaux est complexe et les avis divergent sur les stratégies à adopter en croisière. 

Garder toutes les génisses ? recourir aux doses sexées?  réformer rapidement ? avoir une politique forte de vente de reproducteurs ?  se restreindre au strict nécessaire ? …

 Chacun fait son calcul et intègre une notion de sécurité qui lui est propre, en lien avec les contraintes de l’exploitation (sensibilité à la sécurité, contexte sanitaire, disponibilité fourragère, places en bâtiments, potentiel de vente de reproducteurs,…).

Au-delà des intérêts techniques et économiques, l’augmentation de la longévité des vaches en France semble être du bon sens, également du point de vue des attentes sociétales.

 Ce mois-ci nous vous expliquons notre stratégie de renouvellement à Bel Orient et nos résultats.

Elever le minimum pour en profiter au maximum !

Au fil des années, notre taux de renouvellement s’est stabilisé autour de 25% avec environ 20% de réforme et autour de 5% de mortalité adulte.

Nous avons fait le choix, depuis 2018, de limiter le nombre de génisses pures sevrées (autour de 50 génisses par an pour un troupeau de 200 vaches laitières).

Objectif : se limiter en amont en nombre de génisses de renouvellement pour s’imposer de faire vieillir les animaux

Limiter le troupeau improductif

Les principales non-valeurs économiques dans le cycle de production en bovin laitier sont les temps improductifs : qu’ils soient liés à la santé des animaux ou tout simplement aux périodes pendant lesquelles les animaux ne passent pas en salle de traite :

  • La période d’élevage de génisses : nos génisses vêlent à 22-23 mois
  • La durée des lactations : notre intervalle entre vêlages est actuellement de 375 jours
  • Le nombre d’animaux élevés pour faire l’objectif de production et parmi eux les génisses : nous n’élevons que le strict nécessaire.
Chaque génisse supplémentaire consomme entre 4 et 5 tonnes de MS sur sa durée d'élevage

Dans une stratégie plus classique, avec un vêlage à 28 mois (moyenne française en holstein), nous aurions sevré environ 80-90 génisses par an, soit 190 têtes de génisses présentes.

Avec 22 mois d’âge au vêlage et 50 génisses sevrées, nous n’avons que 90 têtes de génisses.

Quarante génisses en moins sevrées par an, cela représente 200 tonnes MS de fourrages (plus de 20 ha de SFP) et environ 1000 heures de travail en moins par an (on compte environ 20 heures pour élever une génisse jusqu’à son vêlage, source Chambre d’Agriculture de Bretagne).

En termes de consommation de ressources, c’est plus de 2500 m3 d’eau consommée en moins. Avec nos bolus connectés Smaxtec, nous évaluons la consommation en eau des génisses autour de 12 mois (âge moyen) à 80-90 litres par jour et par animal.

A l’heure où les ressources fourragères, le temps et l’eau sont comptés, cette stratégie » tient encore plus la route ».

Amortir le coût d’élevage de la génisse

Sur ce sujet, plusieurs écoles : intégrer vite du « sang neuf » pour apporter une nouvelle génétique ou bien laisser les vaches vieillir pour exprimer leur plein potentiel.

Sur la production laitière (contrairement au risque de troubles de santé), le plein potentiel est atteint à partir de la 3ème lactation.

C’est pourquoi nous faisons le choix de faire vieillir les vaches.

Il s’agit bien d’un choix car comme a pu le montrer l’étude Alonge menée par Idele et ses partenaires, il existe une forte variabilité, à même intensification animale, entre élevages (image ci-dessous). A plus de 10000 litres par vache (niveau de production de Bel Orient), la durée de lactation cumulée va de 700 à 900 jours environ (et encore plus pour les autres classes de production).

Durée de vie productive et production par vache par système d'élevage

LA REF ! :  étude multipartenaires conduite par IDELE sur la longévité des vaches en France :

Publication Alonge 2026
Tableau comparatif de quelques indicateurs de longévité (Bel Orient et étude nationale Alonge)

A Bel Orient, sur l’année complète 2025, plus de 70% des vaches sont réformées après leur 4ème vêlage (tableau ci-dessous). Le pourcentage de temps productif (hors tarissement et élevage de la génisse) – donc en salle de traite- est de 42 mois (49 pour les holstein), supérieur de 30% aux moyennes nationales.

 

Il est vrai que le contexte actuel du prix de la viande est plutôt propice aux réformes, mais cela n’a pas toujours été le cas !

Lorsque nous intégrons tous les coûts (opérationnels, structurels y compris de main d’œuvre), l’élevage d’une génisse jusqu’à son vêlage coûte 2375 € à Bel Orient (coût de production).

Avec un prix de la viande à 5,5 €, intégrer une génisse pour renouveler une réforme coûte 625 € par opération (1750 € de réforme – 2375 € de coût de production)

Avec un prix de la viande à 3,5 € (comme il y a 5 ans), chaque opération coûte 1255 € !

Deux contextes, deux prix, une même conclusion : réformer pour aller à la boucherie coûte !

 

*Cette moyenne sera amenée à temporairement diminuer en 2026 du fait du changement de race en cours. En effet, depuis début 2026, nous augmentons la part de holstein dans notre troupeau, engendrant des réformes sur la seconde race.

Augmenter le lait par jour de vie

La résultante de la longévité et du niveau de production par vache est donc l’augmentation du lait par jour de vie.

Dans la population étudiée par Alonge à plus de 10500 kg par lactation, le lait par jour de vie est de 14,1 kg par jour pour un âge à la réforme moyen de 2082 jours (image ci-dessous).

En 2025, à Bel Orient, l’âge à la réforme est de 2190 jours (et 2445 pour les Holstein) pour un lait par jour de vie de 15,8 kg/jour/VL en moyenne sur les deux races (attention l’approche est réalisée en lait brut et non corrigé des taux). 

Les holstein de Bel Orient tirent remarquablement leurs épingles du jeu avec 20,6 kg/VL/jour.

Critères de longévité par tranche de productivité animale (source: Alonge)

Faire rimer sexage et croisement

Du sexage dès la première IA

Les animaux, dont nous souhaitons garder les produits pour le renouvellement, sont accouplés dès la première IA avec une dose pure sexée femelle (mise à la reproduction dès 35 jours après vêlage).

 Nous travaillons avec le système GMS de BOVEC. Le choix des reproducteurs est volontairement réduit à moins de 5 taureaux purs pour chaque race (holstein et jersiais) – revu tous les ans avec notre conseiller.

Les meilleures vaches peuvent recevoir jusque 2 IA sexées (voire 3 pour certaines). Ensuite place au croisement.

Transitoirement, le pourcentage d’IA sexée sur holstein a augmenté car nous augmentons la part de cette race, plus adaptée à notre système de production.

Nos objectifs de sélection sont stables dans le temps et croisés avec les besoins de notre atelier de transformation Au Pré ! .

Pour les holstein, le critère n°1 est le profil de la protéine Bêtà-Caséine. Pour cette race, on retrouve plus fréquemment la caséine A1 (la jersiaise produit plus fréquemment le variant A2). Or, une partie des personnes intolérantes au lait (ou le digérant moins bien) le sont à cause du profil en caséine A1.

Pour nos holstein, le critère d’accouplement A2A2 est donc une priorité pour réaliser des produits laitiers plus faciles à digérer.

Viennent ensuite 

  • le potentiel laitier (lait >1000)
  • les taux (pas de négatifs)
  • la qualité de la mamelle (attaches notamment)
  • les cellules (positifs)
  • et enfin les index fonctionnels (notamment santé mammaire)
 
Enfin tous les animaux de l’élevage sont génotypés avec notre partenaire GenoIndex-Genocellules (distribué par Eilyps). Cela nous permet de réaliser également notre suivi cellulaire individuel (mensuel voire plus fréquent dans le cadre de certains essais) à partir d’un simple échantillon de lait de tank (https://www.genocellules.fr/notre-solution-genocellules/).
Génocellules : avoir le résultat cellulaire de chaque vache à partir d'un seul échantillon de lait de tank
Taux de renouvellement faible et valorisation des veaux

Dans le cadre de notre stratégie de faire vieillir les vaches et donc de limiter le taux de renouvellement du troupeau (autour de 25%), nous cherchons à valoriser au mieux les veaux. La solution toute trouvée est d’opter pour le croisement industriel en amont lors des accouplements de sorte de n’avoir que 50 génisses pures à naître.

A Bel Orient, avec une main d’oeuvre 100% salariée, personne n’a d’astreinte de nuit. Il est donc important que les animaux vêlent le plus facilement possible. Nous accordons donc une importance particulière à la facilité de naissance dans le choix des taureaux.

75% des veaux naissants à Bel Orient sont des veaux croisés, nous avons, avec notre partenaire BOVEC, opté pour le British Blue et l’Angus. Contrairement aux idées reçues et en travaillant sur la facilité de naissance, les vêlages se déroulent plutôt bien (4% de mortalité à J1 sur les 12 derniers mois , 6 % de vêlages sur croisés avec aide pour un poids moyen du veau de 44 kg sur une mère holstein).

Sur l’exercice 2025, les veaux (croisés) ont été valorisés 265 € unité à 15 jours,  avec une forte proportion de croisés sur mère jersiaise.

Au final dans cette stratégie, nous accueillons peu de veaux jersiais mâles purs, qui restent difficile à valoriser.

 

75% des veaux sur Bel Orient sont des croisés

Réformer le strict nécessaire

La reproduction, cause de réforme n°1
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Les causes de réformes peuvent être différentes entre les deux races présentes sur le troupeau.

Compte tenu de notre stratégie plutôt proactive sur la reproduction afin d’obtenir un IVV le plus court possible (et donc un mois moyen de lactation maîtrisé), la reproduction est la première raison de réformes pour les deux races (54% des réformes).

Au niveau national (projet Alonge), c’est aussi la raison la plus fréquente entre 21 et 27% des causes de réformes respectivement pour les primipares et les multipares.

La reproduction, le premier poste de réforme en France comme à Bel Orient

A Bel Orient, les troubles locomoteurs ne sont pas un problème majeur, probablement grâce au confort des animaux en bâtiment (25 m² par vache d’aire de vie, pas de surface bétonnée, sols confortables avec tapis rainurés, parage préventif).

Pour la race jersiaise à Bel Orient, le 2eme motif de réforme est la tenue des mamelles dans le temps. Côté holstein, ce sont plutôt « les suites de vêlage » qui arrivent en seconde position.

Globalement la situation cellulaire est stable et maîtrisée. La qualité (sanitaire ou composition) du lait ne représente que 7,5% des causes de réformes sur deux ans, en deçà des chiffres nationaux autour de 11%.

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Causes de réforme en France (projet Alonge)
Nos critères de décision de réforme

La stratégie de reproduction étant assez offensive (IA première dès 35 jours, visite par le vétérinaire si aucune chaleur à 45 jours, objectif d’IVV de 375 jours), les animaux réformés pour cause de reproduction le sont lorsqu’ils sont vides à 200 jours ou bien nécessitant plus de 3-4 IA.

Bilan reproduction 2025 à Bel Orient (comparé aux données nationales Reproscope)

Nos mammites étant principalement liées à des pathogènes à réservoir environnemental et non contagieux, nous avons peu de vaches chroniques en cellules nécessitant une réforme anticipée.

Les réformes pour cause de qualité du lait correspondent plutôt à des vaches en récidives de mammites cliniques.

Bilan des cellules somatiques août 2026 (Génocellules)

Gérer un taux de renouvellement avec un troupeau à haut niveau de production est un enjeu quotidien mais c’est loin d’être impossible.

 Nous sommes cependant convaincus de l’intérêt de limiter les temps improductifs pour des raisons de travail, de besoins fourragers, de besoins en bâtiment, d’émissions et d’effluents produits…

Cela signifie des génisses qui vêlent tôt, un mois moyen de lactation autour de 5 mois et un nombre de génisses élevées limité au strict nécessaire.

Résultat, les vaches vieillissent tout en ayant un niveau de lait par jour de vie intéressant.

 

Crédit photos : Laurie Santier Photographie

Vincent Jégou
Author: Vincent Jégou

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