De l’herbe fraîche à l’auge 250 jours par an

L’herbe prend une place centrale dans le système fourrager de Bel Orient. En effet, aucun fourrage fermenté, notamment l’ensilage de maïs, n’est présent sur l’exploitation.

Les raisons de ce choix réalisé dès la création de Bel Orient sont :

  • L’amélioration nutritionnelle pour les bovins
  • L’augmentation des profils d’acides gras recherchés dans le lait valorisé par notre laiterie
  • L’intérêt agronomique de l’herbe dans la rotation
  • La recherche d’autonomie protéique par les fourrages

 

Le troupeau consomme donc l’herbe dans tous ses états : pâturée, affouragée et séchée en grange.

Ce dossier du mois met le coup de projecteur sur l’affouragement en vert.

Affouragement en vert :

une place de choix dans le menu de nos vaches laitières

Valoriser l’herbe dans toutes ses formes

L’affouragement en vert est une technique performante pour valoriser l’herbe sur des surfaces non accessibles et une grande partie de l’année.

Le parcellaire nous permet un pâturage sur 25 ha environ.

Au-delà, l’affouragement nous permet de valoriser des surfaces éloignées, qui peuvent recevoir de l’herbe avec tous les intérêts agroécologiques (que nous détaillerons dans notre 3ème  épisode).

Cette pratique rentre dans une logique d’ensemble : nous cherchons de la performance par vache, cela passe donc par un équilibre précis entre :

  • Le pâturage : ressource fourragère évidente, à proximité et peu coûteuse (mais pouvant être limitante pour maintenir une production par vache à 37-38 kg de lait par vache) : les vaches ont donc accès au pâturage uniquement le jour
  • L’affouragement en vert, distribué jusque 6-7 kg MS/VL/jour et consommé la nuit
  • La complémentation au DAC, qui nécessite un temps de présence en bâtiment (donc la nuit avec l’affouragement).
L'herbe verte, une place de choix dans les rations de nos vaches
L’herbe au service de l’autonomie protéique

Les systèmes valorisant de l’herbe jouent la carte de l’autonomie protéique, comme l’a montré le projet Cap Protéines (et Cap Protéines+).

Plus la part d’herbe augmente, plus l’autonomie protéique (exprimé en % de la MAT consommée) est élevée : 46% pour un système à dominante maïs ensilage jusque 70 % dans un système de plaine avec moins de 10% de maïs dans la SFP.

Autonomie protéique par système fourrager (source : Cap Protéines)

A Bel Orient, compte tenu de la surface limitée et des objectifs de production (37 kg corrigé/VL pour les holstein), nous atteignons

  • 62% d’autonomie (sur le total ingéré) 
  • Près de 50% sur l’autonomie protéique
Faire rimer productivité par vache et système herbager

Notre système fonctionne aujourd’hui avec 17 000 litres de lait produits par ha de SFP (11 000 litres par ha SAU) contre environ 9000 litres en moyenne dans l’Ouest (Source : Inosys Grand Ouest 2024 2025).

L’exploitation est en totale autonomie sur l’herbe et pour 2/3 sur le maïs grain, les deux principaux ingrédients donnés à notre troupeau).  La production de lait corrigé (7% MSU) est de 12 500 kg pour les holstein et 10 500 kg pour les jersiaises.

L’amélioration des valeurs de l’herbe sous toute ses formes est donc un enjeu du quotidien (par exemple, 1 kg d’herbe de bonne qualité approchant 18% de MAT permet d’économiser 500 gr de tourteau de colza).

Ces valeurs alimentaires sont un puissant levier sur les performances laitières et sur la marge sur coût alimentaire.

Nous verrons la semaine prochaine comment nous optimisons ces valeurs.

L’herbe fraiche à l’auge : 30% de l’ingéré annuel

« Mesurer pour piloter », c’est notre adage à Bel Orient.

L’ingestion des fourrages est approchée par :

  • La pesée de tous les fourrages entrants (pont bascule pour les récoltes) et distribués avec les mélangeuse et autochargeuse et connectées via FeedLync)
  • Les refus mesurés quotidiennement
  • L’estimation du disponible et de l’ « herbe disparue » au pâturage grâce à l’herbomètre GrassHopper

Une vache de type holstein consomme environ 3500 kg MS par an d’herbe avec environ 1050 kg MS en vert à l’auge soit 30 % de l’ingéré annuel.

En 2025, c’est précisément 233 jours d’affouragement qui ont été proposés aux vaches en lactation soit environ 4,5 kg MS/VL/j. 

Le calendrier fourrager ci-dessous illustre la place centrale de l’affouragement au rythme des saisons.

Calendrier fourrager 2025

Enfin, l’affouragement présente une souplesse dans le pilotage de l’herbe globalement sur l’exploitation : 

  • en remplacement d’un pâturage , comme en ce début 2026 avec des conditions de pousse et de portance délicates
  • en débrayage possible pour réaliser des coupes de foin si l’offre fourragère est trop importance

En somme, l’affouragement est le point central de la souplesse de notre système herbager.

Photographie

Affouragement de qualité rime avec organisation de qualité

Faire coexister pâturage et affouragement

Lorsque les vaches reçoivent de l’herbe verte (affouragée et pâturée), nous raisonnons « herbe verte globale » avec un objectif de 9 kg MS par vache par jour pour une vache holstein.

En croisière pendant le pâturage, c’est 6 kg MS de pâturage et 3 kg MS d’affouragement que les vaches reçoivent. Cela permet aussi de limiter à un seul tour l’apport de vert à l’auge.

En cas d’impossibilité de pâturage (non praticable, pas assez d’offre fourragère, température extérieure induisant stress thermique), les vaches restent au bâtiment avec un report des quantités ingérées au pâturage apporté dans l’auge (donc 9 kg MS affouragée).

La récolte est réalisée avec le même équipement que la récolte du foin en vrac, à savoir une remorque Shuittemaker Rapid 85 de 54 m3 avec démêleurs, tapis de distribution et couteaux escamotables.

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Equipement d'affouragement
Connaître ce qu’on distribue

Les équipements de la ferme (notamment autochargeuse) nous permettent de bien connaître le poids brut récolté.

Nous gérons l’herbe affouragée en intégrant une analyse de la matière sèche (MS) à chaque récolte. L’objectif est double :

  • S’assurer que le poids brut récolté par la machine ne dépasse pas les capacités de la remorque
  • Vérifier, en cas d’herbe très humide, que l’ingéré à l’auge n’est pas trop humide, au détriment de l’ingestion par l’animal

 

En effet, les valeurs MS évolue de 10 à 35 % au fil des saisons avec une moyenne autour de 17% (graphique ci-dessous).

La connaissance de la matière sèche nous permet également de choisir le nombre de couteaux pour une présentation et une conversation optimales à l’auge.

A cette fin, nous utilisons un procédé simplifié pour connaître notre matière sèche. Le standard est d’étuver le fourrage pendant 72 heures à 60 (ou 105° pendant 24 heures).

Pour économiser du temps sans dégrader la qualité du séchage, nous utilisons un Air Fryer pendant 20 minutes à 120 degrés à partir de 100 grammes bruts d’herbe fraîche, cela donne des résultats comparables au séchage au micro-ondes (2ème option possible avec l’étuvage).

Mesure journalière de la matière sèche de l'herbe à l'Air Fryer
Evolution des matières sèches d'herbe affouragée en 2025
Régulariser une ration avec un fourrage évolutif

En complément des analyses de matière sèche, nous faisons régulièrement des prélèvements d’herbe affouragée comme pâturée pour définir les valeurs alimentaires.

L’enjeu de maintenir une production par vache et une relative constance militent pour bien connaître la valeur de l’herbe et ainsi adapter la complémentation.

Dans notre fonctionnement en ration semi-complète à l’auge, seule la complémentation à l’auge évolue pendant cette période. Les formules et quantité des concentrés de production distribués au DAC restent similaires toute la saison d’herbe.

La ration semi-complète à l’auge, consommée entre la traite du soir et du matin, est constituée, pour une holstein moyenne,  de 3 kg MS minimum d’herbe en vert et d’un premix de 12 kg MS (50 % foins – 50 % concentrés, principalement maïs grain broyé et colza tanné), préparé pour plusieurs jours et ajouté sur l’herbe frâiche dans l’autochargeuse.

Le mélange est jugé satisfaisant à l’auge grâce aux démêleurs de la machine.

Ration semi complète à l'auge (herbe verte et premix fibres/aliments)

C’est donc ce premix qui évolue en fonction de la qualité de l’herbe et notamment :

  • En fonction du taux de protéines : de 10 % à 25 % observés
  • En fonction de la fibrosité NDF(celluloses +lignine) : de 400 à 550 g/kg MS
  • En fonction du taux de sucres : de 5 à plus de 15 %
 

Nous avons défini 3 types d’herbe avec ces critères et avons adapté le premix à ces trois hypothèses. 

L’enjeu est de sécuriser la ration d’un point de vue métabolique  (risque acidose, temps de présence dans le rumen,…) et d’assurer la couverture des besoins en protéines/énergie.

Les valeurs en acides gras totaux peuvent également être très élevées avec de l’herbe (jusqu’à 3%), il faut donc adapter le pourcentage de matières grasses du fourrage et concentrés distribués pour éviter de dépasser 5 % sur la ration totale (cela peut simplement être observé en regardant l’effet « collant » des bouses).

La culture de l’herbe, les clés de réussite

 

On parle communément de l’herbe mais derrière ce terme générique se cache une variété de mélanges prairiaux possibles. L’herbe est donc une culture à part entière, dans le sens où sa conduite n’est pas moins technique que d’autres comme le maïs et elle est ponctuée par des choix techniques importants : choix des espèces et variétés en fonction de l’usage, du type de sol, du contexte pédoclimatique et des attendus en termes nutritionnels. Dernière donnée de l’équation : l’adaptation au changement climatique.

Regards croisés avec Pascal Pocard, technicien en production végétale, spécialisé dans la culture de l’herbe pour AgriTech Service et François-Régis Dubreuil, responsable du marché semences pour Vital Concept.

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Espèces et variétés pour produire de la protéine…et du lait

« En premier lieu, cette technique permet de valoriser des couverts riches en MAT, des légumineuses pures ou en association, des surfaces herbeuses éloignées du site de l’exploitation, et de conserver une part importante d’herbe dans la ration tout au long de l’année » précise Pascal.

C’est l’objectif à Bel Orient, nous valorisons en 2026 15 ha de dérobées avant maïs ainsi que 47 ha de mélanges pérennes.

Dérobées 2026 : plus de 20 % de MAT début mars

Le choix des espèces est à adapter à la typologie du sol, aux objectifs de rendement mais elle doit intégrer la synergie (ou non) entre espèces. 

Pascal nous précise :

« L’intérêt de la légumineuse passe par la fixation de l’azote symbiotique provenant de l’azote atmosphérique. La fourniture d’azote par la légumineuse se fait essentiellement par Rhizo-déposition (exsudats racinaires riches en azote) qui une fois minéralisés concourent à fournir plus d’azote aux graminées.

En termes de connaissance de nutrition azotée, il faut savoir que 25 % de trèfle dans une association peut permettre l’économie de 100 U d’azote/Ha/An comparé à une graminée pure. Toutes les légumineuses ne se valent pas, n’ont pas la même capacité à transférer l’azote, à concourir à l’alimentation azotée de la graminée compagne. Sur le podium, il faut discerner l’or au Trèfle Blanc pour 40 à 60 % de son transfert, l’argent au Trèfle Violet pour 30 à 50 %, le bronze à la Luzerne pour 10 à 40 % de restitution ».

Dans les grandes lignes sont utilisées en routine les associations suivantes :

  • En dérobées :  RGI, Trèfle incarnat et vesce (notamment MIX PROVIT  2)
  • En mélange pérenne pour la fauche : RGH, Luzerne, Dactyle, fétuque et trèfle violet (notamment MIX FAUCHE)
Une plateforme dédiée à la comparaison des mélanges prairiaux

François Régis nous rappelle l’objectif premier de cet essai : « Quel est le potentiel de rendement des mélanges pour prairies de fauche longue durée ? c’est la question première à laquelle nous souhaitions répondre.

Cette question nous est posée régulièrement, aussi, nous avons mis en place un essai en situation réelle pour apprécier le potentiel quantitatif et qualitatif des mélanges pour prairies ».

Un protocole simple de 5 grandes bandes de 6m de large a donc été implanté à la fin de l’été 2023 à Bel Orient. Une récolte à l’auto-chargeuse avec système de pesée et prise d’échantillon est effectuée à chaque cycle et sur chaque bande.

Le dispositif est mis en place pour 3 à 4 années d’observations et mesures de la qualité récoltée.

 

Choix des espèces implantées :

Espèces testées dans les mélanges de la plateforme d'essais

Potentiel de rendement :

« Les enseignements de ces 2 premières années (2024 et 2025) montrent un potentiel de récolte compris entre 23 t. et 25 t. de MS cumulées en 12 cycles de récolte.

Les 2 mélanges les plus productifs, dans cet essai, contiennent de la luzerne + fétuque élevée + dactyle + RGH » conclut François-Régis.

Et de poursuivre : « le mélange multi espèces MIX SWISS est le moins productif en première année, tout en ayant une meilleure régularité de pousse. C’est un mélange plutôt adapté au pâturage avec en prime, la meilleure qualité nutritive ».

Rendement des modalités sur deux ans

Qualité fourragère :

François-Régis abonde : « D’un point de vue qualitatif, c’est le mélange MIX SWISS qui permet une meilleure concentration nutritive idéale, alors que les mélanges à base de luzerne + Fétuque élevée + trèfle violet produisent le plus en tonnage et en UFL cumulé/Ha. Ces derniers sont parfaitement adaptés pour produire un stock de fourrage abondant et d’un bon niveau qualitatif., sous réserve d’être récoltés au bon stade .

Cette expérimentation démontre tout l’intérêt des mélanges longue durée pour la fauche. L’évolution du comportement de ces mélanges sur les prochaines années sera très intéressante à observer ».

Rendements nutritionnels des différentes modalités en essai
Quelques règles de conduite à respecter

Pascal nous rappelle des éléments-clé : « comme pour le pâturage, quelques recommandations sont à respecter :

  • Récolter un fourrage jeune afin d’optimiser sa valeur énergétique et azotée, la montaison est ainsi un moment cible pour une bonne valeur de fourrages
  • Respecter des temps de repousse suffisants entre deux récoltes,
  • Débrayer et valoriser, en faisant une fauche de conserve, les parcelles les plus avancées en stade,
  • Ne pas faucher trop ras (7 à 8 cm) pour avoir des repousses rapides et feuillues »
L’herbe une culture structurante dans la rotation
Culture pérenne rime avec agro-écologie

Plus globalement, les cultures pérennes sur l’élevage (prairies multi-espèces, luzerne), au-delà de l’intérêt en termes d’autonomie alimentaire, présentent des intérêts évidents sur le volet agronomique et cultural, notamment du fait de la longueur de la rotation :

  • Moindre salissement des cultures suivantes
  • Amélioration de la vie du sol par une fréquence de travail du sol moindre
  • Moindre utilisation d’azote exogène grâce au précédent « herbe » ou « luzerne »
  • Séquestration de carbone plus efficiente à l’échelle de la rotation

Avec la collaboration de :

La semaine prochaine, retour en chiffres sur notre expérience « affouragement en vert ».

Crédit photos : Laurie Santier

Vincent Jégou
Author: Vincent Jégou

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